Dans un monde où l'intelligence artificielle (IA) s'immisce dans tous les aspects de notre vie, la récente divulgation du jeu de données Book3 a mis au jour un problème épineux qui gangrène le paysage littéraire. Ce jeu de données, utilisé pour entraîner l'IA générative des géants technologiques Meta et Bloomberg, comprenait pas moins de 18 000 titres australiens, sans consentement ni compensation.
Cette évolution alarmante a relancé les débats sur la précarité des écrivains, leurs moyens de subsistance et la finalité fondamentale de la littérature. En conséquence, un nouvel organisme, le groupe de référence sur le droit d'auteur et l'IA, a vu le jour, afin d'appréhender les enjeux complexes liés à l'interaction entre l'IA et la création littéraire.
L'héritage de Frank Moorhouse
Rares sont ceux qui, en Australie, ont exploré avec autant de profondeur les liens complexes entre technologie et littérature que feu Frank Moorhouse. Né en 1938 dans une famille d'industriels agricoles, Moorhouse fut très tôt confronté à l'évolution des médias et des technologies, ce qui a façonné sa vision de leur impact profond sur la société et la culture. Des balbutiements de la radio à la naissance de la télévision en 1956, son parcours a coïncidé avec l'apparition du terme « intelligence artificielle » la même année, marquant le début d'une nouvelle ère technologique.
Le parcours intellectuel de Moorhouse dépassait le cadre de ses réalisations littéraires, explorant les domaines de la cybernétique et la relation symbiotique entre l'organisme humain et la technologie. Sa compréhension du pouvoir transformateur de la technologie ne se limitait pas à la littérature, mais s'étendait à ses implications plus larges pour la société.
L'intelligence artificielle déchaînée : la bataille juridique de Moorhouse sur les droits d'auteur et ses prédictions technologiques
Le moment décisif de la notoriété de Moorhouse survint dans les années 1970, lors d'un procès historique pour violation de droits d'auteur contre l'Université de Nouvelle-Galles du Sud. Cette affaire, Frank Moorhouse et Angus & Robertson contre l'Université de Nouvelle-Galles du Sud, portait sur l'utilisation non autorisée d'une photocopieuse de bibliothèque pour reproduire une nouvelle extraite de l'œuvre de Moorhouse, « The Americans, Baby » (1972). Cette bataille juridique jeta les bases de la création de la Copyright Agency Ltd, témoignant de la clairvoyance de Moorhouse face aux défis posés par l'évolution technologique.
L'influence de Moorhouse sur le paysage littéraire ne se limitait pas aux batailles juridiques. À la fin des années 1960, pressentant l'essor de la télévision et de l'informatique, il prévoyait un abandon progressif de la lecture traditionnelle, imaginant une société constamment connectée au monde par voie électronique. Cette anticipation d'une révolution technologique a profondément marqué sa vision du rôle des écrivains, qu'il qualifiait de « forgerons du siècle », une profession semblant vouée à l'obsolescence.
Avec les progrès technologiques, Moorhouse est resté à l'avant-garde de la défense des droits d'auteur. Conscient de la nécessité d'un cadre juridique évolutif pour relever les défis posés par chaque avancée technologique, il a participé à diverses organisations et campagnes tout au long des années 1970.
Les conséquences invisibles
Au XXIe siècle, les avertissements de Moorhouse quant aux conséquences potentielles des progrès technologiques résonnent étrangement avec la réalité. En 2005, il s'inquiétait de la numérisation, par Google et d'autres moteurs de recherche, des collections papier des bibliothèques, y compris des ouvrages protégés par le droit d'auteur, une pratique qui persistait malgré les poursuites judiciaires. L'ère numérique a engendré de nouveaux défis : la Bibliothèque nationale de Nouvelle-Zélande a ainsi contribué, sans le savoir, à ce que Richard Flanagan a qualifié de « plus grand vol de droits d'auteur de l'histoire » en faisant don de livres, dont ceux de Moorhouse, à Internet Archive pour numérisation.
Il est à noter que Moorhouse n'a pas vécu assez longtemps pour voir ses œuvres violées dans le corpus plus récent Book3. Son dernier ouvrage, « La Femme du bouvier », a été intégré à ce recueil, soulignant l'impact profond de la technologie sur la création littéraire.
En nous penchant sur l'héritage de Frank Moorhouse, il apparaît clairement que les luttes et les triomphes de la création littéraire sont des expériences intrinsèquement humaines. À l'ère de l'intelligence artificielle générative et des progrès technologiques, la clairvoyance de Moorhouse et son plaidoyer pour les droits des auteurs restent d'une grande actualité. Le conflit entre technologie et littérature persiste, soulevant des questions cruciales quant à l'avenir de la création littéraire. La biographie littéraire, en tant que témoignage des luttes et des triomphes humains, peut-elle jouer un rôle déterminant dans la préservation de la valeur de l'effort littéraire face à l'influence grandissante de l'IA ? Dans un monde de plus en plus interconnecté par la technologie, l'héritage durable de Frank Moorhouse nous invite à réfléchir à l'équilibre délicat entre l'acceptation du progrès et la sauvegarde de l'essence même de la créativité humaine.

